Incipits 9

Dans le saloon, le cowboy fait ce qu’il peut pour avoir l’air malpropre. Quelques lignes de dialogues insipides plus tard, il attrape le bras de la jeune femme. C’est à ce moment-là que la porte s’ouvre, au son claquant des éperons d’argent du héros.

Il pressa le bouton, et l’image changea immédiatement, comme un jugement claquant.

Le gros homme sourit de toute sa moustache. Il explique d’une grosse voix le choix du beurre et la bonne façon de le battre. Il se tourne vers la jolie fille et lui fait goûter une cuillérée, qu’elle approuve. Ils parlent rapidement du poids et rient.

Il but une gorgée puis appuya de nouveau sur le bouton.

La jeune femme en collants saute sur place : « et un, et deux »…

Bouton.

La présentatrice explique d’une voix neutre qu’il n’y a pour le moment que peu d’informations, mais elle promet de tenir au courant de l’évolution. Elle rappelle qu’au moins trente bidons ont été trouvés dans l’école, mais qu’aucune fuite du produit n’a, pour le moment, été détectée.

Il se pencha vers l’avant, l’œil fixe sur l’écran. La présentatrice continuait maintenant sur une victoire sportive qu’il n’enregistra pas. Il se mit à presser frénétiquement le bouton.

L’homme rajuste son chapeau avant de s’enfoncer dans l’avion.

Le lion rugit sur une colline, face à une jeune femme en train de se parfumer.

La voiture fait des tours dans les airs.

Un canard animé tente de voler en costume à cravate.

Une femme est en train d’expliquer qu’elle est en fait la nièce de son mari.

Un chien rapporte une balle à un enfant.

Quoi ?

La femme avoue qu’elle n’est sa nièce que par alliance, et qu’ils n’ont que huit ans d’écart.

Ah.

L’enfant relance la balle.

Un homme, d’une voix sinistre, explique que les trente-deux bidons viennent d’être transportés de l’école à un laboratoire protégé pour être analysés. L’équipe technique confirme qu’il n’y a pas eu de fuite, et que les enfants sont hors de danger. On ne sait pas encore s’il s’agit d’un attentat ou si les bidons étaient simplement cachés dans l’école. Le proviseur prétend être le premier surpris.

Il arrêta la télévision. C’était l’histoire qu’il avait attendue, celle qui faisait vibrer son instinct. Il pouvait déjà sentir l’excitation de l’enquête qu’il allait mener. Trente-deux bidons dans une école, il ne pouvait pas y avoir que de la peinture dedans. Une semaine, deux maximum, quelques recherches et une bonne dose de sous-entendus, et il avait son article.

Comment une telle aubaine pouvait-elle mal se conclure ?

 

***

La nouvelle ne fit pas tellement de vague. Elle passa en fait presque inaperçue, dédaignée. Il n’y avait pas de cadavre d’enfant ou de scandale sportif, aucune célébrité ou possible larme associée. Rien qui ferait revenir les spectateurs après l’entracte publicitaire, sa valeur marchande l’avait donc relayée au rang d’anecdote spécialisée, d’à propos rapidement formulé, histoire d’avoir l’air un peu sérieux quand même, de prétendre à un champ d’intérêt large, de la même façon que l’on place des couleurs différentes dans un public ou le choix d’acteurs, visibles mais pas insistantes tout de même.

Pourtant, elle ne fut pas oubliée. Répétée régulièrement d’un média à l’autre, rappelée de temps en temps au cas où elle susciterait une étincelle, un petit feu pour emplir les trous entre deux viols de filles qui auraient pu être celles du voisin, elle dura au moins deux semaines avant de disparaître des bouches professionnelles. Aucun spécialiste ne se pencha dessus. Aucune opinion personnelle ne traversa les simples faits que l’on laissait dire, parce que c’était une information, une nouvelle, en attendant de passer à la matière réelle de l’émission. Elle aurait dû être exprimée pour la dernière fois par le remplaçant d’un présentateur radio, inexpérimenté et qui avait repris les nouvelles de la veille pour pouvoir remplir son temps de parole. Il ne faut pas de silence à la radio.

C’est cependant durant cette émission que son importance réelle, capitale, fut perçue. Le premier à faire un lien pourtant simple fut John Maldif. Lorsqu’il le fit, c’était la troisième fois que la nouvelle était exprimée en sa présence. Ce jour-là, il était dans son bain.

 

***

Ses oreilles bourdonnaient. Il entendait une sorte de souffle, de bruit de la mer. Il se rappelait l’impression de paix, de calme face à la puissance des vagues, à l’explosion écumeuse sur les falaises. C’était il y a longtemps, dans une autre vie. Il lui en restait les vagues, le vent de l’herbe, une existence stable et centenaire.

Par-dessus le bourdonnement, il entendait sa respiration comme un tonnerre. Un grondement régulier, raclé d’éclairs qui laissaient leur trace dans sa gorge douloureuse. À chaque roulement, sa poitrine gonflait, indépendante, d’un mouvement qu’il ne pouvait arrêter. Il avait déjà du mal à se tenir debout. Son corps était à bout, machine poussée à son maximum, la peau et les muscles rongés par l’effort, la tension, la brutalité, mais son esprit s’était échappé dans les vagues, sur le sommet d’une falaise aux herbes hautes, son regard là où l’horizon courbait la Terre.

Le bourdonnement était de plus en plus précis. Quelque chose de chaud léchait ses pieds et transformait le sable autour de lui. La vie dans ses veines battait plus tranquillement, moins fortement. Il tenta de calmer sa respiration. Avec son souffle, la tension se relâcha. Subitement, il était fatigué. Il avait un peu froid.

Le son dans ses oreilles n’avait pas cessé. Au contraire, il s’était transformé, plus découpé, plus détaillé. Doucement, il parvenait à y discerner un ensemble, une multitude qui composait la résonnance qui faisait trembler le sol à ses pieds.

Il baissa la tête. Autour de lui, le sable avait pris une teinte pourpre, sale et sombre. Le sang ne se mêlait pas bien à la poussière. Ses pieds étaient déjà poisseux, mais son corps entier devait l’être. Un instant, il regarda ses mains. Il réalisait pour la première fois l’effort que ça représentait de les fermer ou de les ouvrir totalement. Combien de travail, de temps passé à parfaire leur maniement, à en faire un objet si naturel, si utile. Et le gâchis que ça aurait été de perdre ça, aujourd’hui, à peine quelques minutes plus tôt.

En face de lui, l’adversaire gisait. Il n’avait toujours pas vu son visage. Certains disaient qu’il était défiguré, né monstrueux, mais ça faisait partie de la légende, du spectacle.

Lui était encore en vie. Il respirait, voyait, entendait. Il ferma ses mains. Il lui sembla sentir chaque tendon, chaque muscle s’activer pour ce geste simple. Il était en vie encore une journée. Lentement, il leva ses poings, et le bourdonnement, la multitude cria de plus belle.

En face de lui, derrière, partout autour de lui, la foule l’acclamait, lui l’esclave, une fois de plus. En vie encore une journée.

 

***

Il faut dire que, lorsqu’on est un dieu, les problèmes communs sont vus d’une tout autre façon. En fait, ils sont souvent considérés avec curiosité, incompréhension, et parfois même avec incrédulité.

Un dieu, c’est peut-être exagéré. Pourtant, le résultat reste valable. Lorsque William expliquait que son dos l’empêchait de se pencher, l’obligeait à faire attention en s’asseyant, nécessitait un coussin pour son bassin et un dossier très droit pour ses reins, forcément, Octave ne pouvait pas comprendre. Alors, une fois de plus, il se contentait d’écouter, avec son expression un peu hébétée, son absence de commentaire, qui lui donnait un air simplet et une réputation d’innocence gentille. On parlait de lui comme d’un ami dans le bureau, un de ces amis que l’on garde autour de soi par sympathie, parce qu’un groupe peut bien faire le sacrifice de sortir de temps en temps celui qui, autrement, n’aurait pas de vie sociale.

Le bureau était un lieu étrange pour Octave. Le travail à y faire lui semblait dénué de conclusion, d’incidence quelconque. Les conséquences étaient tellement éloignées que, lorsqu’on les lui réexpliquait une fois de plus, il lui semblait entendre des mots vides, des excuses, un conte pour justifier l’activité passive et automatique qui prenait la majorité de leur vie.

Lorsqu’on dort huit heures par jour, la vie de bureau et son travail invertébré occupent plus de cinquante pour cent de l’activité humaine. Heureusement, Octave ne dormait pas. Sa vie à lui, son travail réel, se passait la nuit, lorsqu’il enfonçait son chapeau le plus bas possible et se remontait le foulard jusque par-dessus son nez. Ça lui avait pris du temps, d’obtenir le bon ajustement pour qu’il ne glisse pas. Souvent, Octave devait faire des mouvements brusques, et il ne fallait pas que ses vêtements l’encombrent. Pas qu’ils auraient pu l’entraver. C’était surtout qu’il ne voulait pas les déchirer, comme il l’avait beaucoup fait au début, et il avait tendance à se retenir à cause de ça.

Ainsi, Octave comprenait l’intérêt des combinaisons en stretch, des masques en cagoules et de la cape pour l’esthétique. Mais il n’avait jamais pu s’y résoudre.

Passe encore d’être un superhéros, il ne voulait pas tomber dans le cliché le plus grotesque.

 

***

C’était peut-être l’impression du vent dans les cheveux, dans la tête. Ou le souffle dans les oreilles, le martèlement des vagues qui s’écrasaient sur la coque, tranchées par le mouvement du bateau. Ou l’horizon homogène, infini, ligne bleue sans brisure, la direction indiquée simplement par le rond de lumière dans le ciel. Ou le sel dans son nez, dans sa gorge et ses poumons, l’humidité qui le réveillait, le purifiait.

C’était l’évidence de liberté. Unique, réelle, palpable même à cet instant. C’étaient tous ses sens qui criaient quelque chose de simple et de puissant. Un seul élément. Le sel. Le vent. Le bleu. Les vagues. L’humidité. C’était tout. Sa tête était vide, libre avec la vitesse qui ne voulait plus rien dire. À quoi bon aller loin lorsqu’il n’y a plus de limite ? Pourquoi se presser quand on n’a rien à atteindre.

Il bloqua la direction et se déplaça vers la proue. Ici, la sensation était entière, la perte de contrôle totale. Il n’y avait plus rien d’autre que ce qu’il recevait, ce qu’il vivait. Ici, enfin, il était entier.

Il choisit d’aller à tribord, et sauta.

 

***

Le rituel commençait en se levant avant la fin de la nuit, avant le soleil, dans ce moment indistinct où les étoiles sont lavées par le bleu du jour, mais où la lumière n’est pas encore totalement présente, totalement installée.

Il buvait un café en silence, seul dans la cuisine éteinte, alors que tous dormaient encore. La pénombre ne portait pas les mêmes rêves à cette heure. Elle était promesse, la nuit qui restait encore un peu, le jour qui s’étirait doucement, un dernier bâillement. Puis il sortait, fermant la porte doucement, la canne à pêche sur l’épaule droite, le seau porté à gauche.

À cette heure, les pierres du petit village étaient froides, vides des rayons qu’elles absorberaient durant la journée. L’air était humide, l’appelant, l’attirant gentiment, comme une préparation à l’étendue qui l’attendait.

Après la courte marche, il arrivait sur le quai. Là, il s’arrêtait, observait un moment, respirant le sel et le matin, écoutant le dernier souffle de la nuit qui se changeait lentement. Puis il s’asseyait, avançait la canne à pêche d’un geste tranquille, et laissait tomber l’hameçon jusqu’à la surface noire et mouvante. À présent, il était tout à lui, un instant étendu, le silence rempli du ronflement de la mer.

Ce jour-là, il pensait à Janine, sa femme, et au deuxième enfant qui arrivait à son rythme. Comme toujours, elle s’inquiétait de l’argent, du travail, des dépenses, de l’avenir. Elle le trouvait irresponsable, lui reprochait son calme et sa passivité. Elle n’avait pas tort : il lui faudrait bientôt trouver un emploi. Pendant un temps, le nouvel arrivant pourrait loger dans leur chambre, mais rapidement il lui faudra son propre lit, son propre espace. Rosie, leur fille, n’accepterait qu’un temps un autre habitant dans sa chambre. Il soupira. Au final, rien de tout ça ne l’inquiétait véritablement. La vie continuait, et on trouvait toujours le parcours à suivre, tracé à l’avance. Les surprises ne tenaient qu’un moment. Les choses se passaient finalement comme elles le devaient.

Il leva la tête. Avançant en ligne droite, sortant brusquement du brouillard et de sa rêverie, une voile progressait directement sur lui. Il pensa d’abord à une illusion, au reflet d’un nuage qui s’était perdu dans l’eau. Mais les minutes passèrent, et la vision se découpa, se détailla. Un bateau arrivait, porté par le vent, droit sur le port. Il se leva lentement, et attendit. Une minute plus tard, le double-mât percutait le rebord de béton dans un fracas douloureux. La nuit était terminée. La pêche aussi. Doucement, il s’avança vers le bateau. La coque brisée, il commençait déjà à couler.

 

***

Tout commença avec le dégel. Le soleil semblait donner de nouveau de sa chaleur à la terre, et partout la couverture blanche devenait liquide et s’échappait au fil des pentes. Le sol neigeux devenait vert, marron, gris, plein de détails et de formes. La glace qui avait permis à temps de traverser à pied se craquelait, brusquement trop faible pour supporter le moindre poids. Puis, un jour plus tard, les plaques se définissaient, et soudainement l’eau libérée reprenait ses droits. La glace qui avait emprisonné la rivière était maintenant à la merci du courant amplifié par la fonte de la neige.

Il mit quelques jours à se séparer totalement de la prison de verre qui l’enfermait. La glace se détacha, fondant dans la rivière qui retrouvait sa forme de printemps. Totalement libéré, il flottait maintenant sans entrave, une simple silhouette à la surface de l’eau.

Il continua sa route jusqu’à ce qu’un mouvement plus fort l’entraîne dans les rochers. Pendant un moment, il resta là, bloqué par les fonds irréguliers. Puis la neige continua de couler, la rivière grossit, et le courant devint suffisamment fort pour l’extraire de nouveau, l’arracher à ce nouvel obstacle.

Il rejoignit ainsi le fleuve sans que rien ne puisse l’arrêter. Le courant était maintenant tout puissant, c’était sa saison, son temps. Au milieu des branches, des rejetés de l’hiver, il progressa alors que la berge devenait goudronnée, domestiquée. Il passa sous le premier pont sans s’arrêter. Enfin, après une semaine, il s’arrima dans un grillage, un filtre métallique presque oublié de tous.

Il fallut deux jours de plus pour qu’on le trouve. C’était un enfant, également libéré de l’hiver, qui le rencontra le premier. Ses jeux l’avaient poussé jusqu’aux endroits que les adultes évitent, là où les trésors peuvent encore se découvrir. L’enfant mit plusieurs minutes à comprendre ce qu’il voyait. De loin, on aurait dit une couverture, un chiffon trop large qui s’était emmêlé aux branches, à la terre et aux déchets. Mais bientôt, l’enfant comprit que ce qu’il avait pris pour des algues n’avait pas exactement la bonne couleur.

C’était une main, étrangement attachée au grillage, comme si son propriétaire avait décidé d’arrêter là sa route funeste.

 

***