Incipits 17

Sa poitrine brûlait, la salive avait un goût acide dans sa bouche, qui coulait dans la gorge irritée. Il avait l’impression que ses muscles étaient en feu. Mais à aucun moment son esprit fou ne pensait à s’arrêter, ou même ralentir. Les branches rayaient son visage, fouettaient ses yeux, mais il avait trop peur pour cligner des paupières.

D’un coup, une maison apparut devant lui. Une dernière chance, peut-être. Il se jeta sur la porte, tourna la poignée. Cet arrêt lui donna la certitude qu’il allait mourir. Il devinait son corps se faire écraser par le choc contre le mur, les griffes lui lacérer le dos, les côtes, la poitrine, les dents lui arracher des lambeaux de peau. La porte s’ouvrit et il entra avec un cri. Il referma derrière lui, se bousculant lui-même. Un coup d’œil incertain lui avait montré la forêt, la lisière des arbres. Il ne savait pas s’il avait deviné une silhouette, s’il avait vu les points luisants dans la nuit. Les multiples points.

Il chercha un verrou, mais il n’y en avait pas. Une chaise peut-être, à coincer sous la poignée. Juste pour ralentir un peu.

Il se retourna. La maison était composée d’une seule pièce. Au centre, une trappe visible semblait mal se refermer.

Il pouvait sauter par la fenêtre en face, continuer dans la forêt. Il ne courrait jamais assez vite.

Il se jeta vers la trappe, trébuchant au passage, ouvrit les quelques planches de bois. Le fond était dans l’ombre, une échelle plongeait dans la noirceur presque liquide.

Il entendit un bruit sec contre la porte. Sans hésiter, il se jeta dans l’ouverture, tirant la porte de la trappe dans sa chute.

 

***

Mon nom est Jim. Jim Boxer. Les gens ont fait beaucoup de blagues là-dessus, alors ne vous gênez pas. J’y suis habitué.

Cette histoire n’a rien à voir avec moi. En fait, ça n’est pas exactement vrai. Ça aurait dû être le cas. Mais comme ça fonctionne souvent bizarrement dans la vie, j’y suis mêlé jusqu’au cou. On pourrait même dire que j’en suis l’un des acteurs principaux.

Elle commence avec une fille. Comme beaucoup d’histoires. Belle évidemment. Du genre à vous rendre fou. Du genre à vous entraîner à l’autre bout du monde, à vous faire faire les pires choses d’une caresse et vous déchirer le cœur d’un mot. Du genre à vous entraîner dans une histoire où vous n’auriez jamais dû figurer.

Cette histoire se passe dans une ville bien sûr. Aujourd’hui, il n’y a plus d’histoire qui se passe à la campagne. Les histoires de forêts, de sorcières, de monstres, tout ça, ce sont des histoires anciennes. Des histoires à morale. Aujourd’hui, on a des histoires de ville, des légendes urbaines à la limite, mais plus de morale. Des bâtiments hauts, comme dans toutes les villes, avec des fenêtres en miroir qui ne nous apprennent rien. Pourtant, j’ai appris. J’ai appris tellement bien que je fuis les jolies filles comme un chat fuit l’arrosoir.

Vous comprenez ce que je veux dire.

Cette histoire commence en automne, à la fin de l’automne, là où l’hiver commence à nous rappeler qu’il va faire encore plus froid, plus gris, malgré tous les feux de bois et les fêtes qui prétendent rendre le moment joyeux.

Il n’y avait rien de joyeux en cet après-midi de pluie. C’était deux jours avant Halloween. Deux jours avant que toute la ville se déguise et que pour moi, les masques tombent. Deux jours avant le massacre.

 

***

Il existe certainement quelques traités sociologiques sur les maisons de famille. C’est à ça que je pense en me garant devant la bastide isolée sur la colline. Puissante et silencieuse. Rassurante. Peut-être est-ce ce côté protecteur des vieux murs qui pousse grands-parents, parents, enfants, neveux, nièces, cousins et cousines à y revenir été après été, et à s’y installer dans un désordre aussi joyeux que turbulent.

Cette année, c’est moi qui suis en charge de la mise en route de la maison. J’ai une semaine pour tout aérer, laver, ranger, épousseter avant l’arrivée de la tribu.

 

Premier geste, repousser les volets et ouvrir les fenêtres en grand. Faire circuler la lumière et l’air pour chasser l’odeur douceâtre de renfermé qui stagne dans les pièces. Ensuite, battre les tapis, passer un chiffon sur les meubles, l’aspirateur sur les sols, retourner les matelas et faire les lits. Quatre jours à déambuler ainsi de chambre en salon, pour terminer dans la vaste cuisine. Une fois le réfrigérateur rempli, il ne me reste plus qu’à aller couper quelques fleurs dans le jardin pour disperser des bouquets dans toutes les pièces.

Je me suis laissé une journée entière pour la bibliothèque. C’est la salle la plus vaste de la demeure. Les étagères couvrent la totalité des murs, jusqu’au plafond, et contiennent des centaines d’ouvrages qu’il me faudra nettoyer.

 

Perchée sur l’échelle de bambou qui court le long des rayonnages, j’attaque la troisième rangée de livres quand une photo s’échappe d’un volume et tombe en tournoyant sur le sol. Je descends la ramasser et reste immobile un temps infini à la regarder. Ma mère doit avoir une quarantaine d’années sur ce cliché. Elle porte cette robe à fines rayures bleues et blanches qui mettait si bien sa silhouette en valeur. Elle sourit et se laisse tendrement aller dans les bras d’un homme brun, grand, qui pose un regard amoureux sur elle. Ils ont l’air si heureux tous les deux que j’ai l’impression étrange qu’ils vont se mettre à bouger.

Je n’ai jamais vu ma mère sourire ainsi.

Je n’ai jamais vu cet homme.

 

***

La claque retentit sans qu’il ne l’entende vraiment. Il sentait la brûlure sur sa joue, ses pensées qui se bousculaient sans cohérence. Un moment, il regretta l’absence de toute conscience, le vide qui l’avait saisi pendant un bref instant.

Probablement quelques secondes. Il n’avait aucun moyen de le savoir.

Les murs en pierre, le sol en béton lui revinrent au premier coup d’œil. Il était assis, attaché, et les liens tiraient sur sa peau. Il pouvait toucher quelque chose de liquide et chaud, il ne savait pas si c’était sa sueur ou son sang.

En face de lui, le type à tête carrée, tout en angles. Il se massait la main en le regardant, guettant sans doute le réveil complet avant de reprendre. En arrière, dans l’ombre, un homme plus petit s’était installé sur une chaise, droit. À la voix qui lui parvint, le nom revint en même temps. Steve. Steve quelque chose.

« De nouveau avec nous, Monsieur Timmer ? »

Il n’avait jamais été bon avec les noms de famille, et ne comprenait pas pourquoi tout le monde l’appelait par son patronyme. Il avait un prénom qui le représentait bien mieux, mais même lui avait cessé de l’utiliser, à grand regret. Son ex-femme avait fini par l’appeler Timmer également, le jour de leur divorce. Du moins il le pensait : il n’y était pas allé.

« Je suis désolé pour ce traitement. Il existe des produits très efficaces pour obtenir de l’information, mais la Compagnie a décidé que vous devriez passer par une méthode plus traditionnelle. Soyez certain que je le déplore, mais vous connaissez la Compagnie. »

Est-ce qu’il connaissait la Compagnie ? La mémoire lui revenait lentement, mais il ne s’affolait pas. Au-delà des brumes de sa vie, il y avait l’habitude de ne pas se souvenir. La boisson d’abord. Quelques produits « très efficaces ». Et le tapage à répétition. Ces derniers jours, combien de fois s’était-il évanoui ? Deux fois ? Trois fois ?

« Bien, Monsieur Timmer. Recommençons à partir du début. »

 

***

Je me souviens encore de mon premier contrat. Une femme âgée, présidente de sa compagnie, rien d’important. Les enfants voulaient l’héritage avant qu’elle ne les retire du testament, une histoire comme j’en ai vu tant d’autres par la suite. J’ai toujours aimé faire des recherches. Peut-être aurais-je pu être journaliste. Pas le genre aventurier, mais plutôt le rat de bibliothèque. Celui qui porte des lunettes et une chemise un peu trop grande. Je porte des lunettes.

C’est une passion qui va avec mon métier. Tuer quelqu’un n’est jamais difficile. Ne pas se faire prendre est une simple question d’organisation. J’aurais pu m’arrêter là, mais je ne peux pas m’empêcher de savoir. Je n’ai jamais pu.

La vie des gens me fascine. Même avec le temps et le constat que tout le monde se ressemble, je n’ai jamais cessé d’être captivé par l’existence des gens que je devais interrompre.

Mon dernier contrat m’a amené à rencontrer Ina. Pas directement bien sûr. Vingt-neuf ans, très belle. Très douce. Toujours en robes blanches, sac large en tissu, longs cheveux noirs. L’insouciance que peu ont, surtout ceux qui comme elle possèdent beaucoup d’argent. Petit ami jaloux, dans un milieu où les valeurs ont un prix. Pour elle, j’ai choisi un fusil à longue distance. Elle n’a rien vu, rien prévu. Un instant, heureuse, profitant d’une balade dans une vieille ville européenne. C’était une belle journée.

Quand je l’ai vu tomber, j’ai pensé à une fleur. C’est idiot je sais. Probablement que la robe y était pour quelque chose, et l’idée que je m’étais faite d’Ina. Mais l’éclat rouge, la robe blanche, l’image est restée.

Le moment de la mort, l’instant précis où la vie s’en va, est tout le temps moche. Rien de poétique : les muscles qui se contractent et se libèrent, les mouvements en chute contrôlés simplement par les circonstances et les ligaments.

Mais pas elle. Même en tombant, même sans plus aucun contrôle, elle a gardé une sorte de grâce. C’est là que j’ai su que c’était mon dernier contrat.

Maintenant, je suis debout chez moi. Ma valise est toujours faite, je viens tout juste d’arriver. Je ne sais pas pourquoi, mais je me retourne et repars. Ce serait mentir que de dire que je ne sais pas où je vais. Le projet est resté gravé dans mes notes et dans ma tête.

Je vais recréer mon parcours, revisiter les lieux de ma carrière, mais de l’autre côté. Revivre les derniers instants de chacune de mes cibles.

 

***

La chaleur moite et brutale de la journée s’attardait dans l’immense salle de réception. Les invités étaient arrivés tard, espérant vainement trouver un peu de fraîcheur dans ce début de nuit. Les conversations autour des tables s’alanguissaient sous les pales de bois des ventilateurs qui ronronnaient au plafond. Dès le dessert servi, l’orchestre se mit à jouer. Je regardai les musiciens, engoncés dans leurs costumes noirs, le cou serré dans un col fermé par un nœud papillon. Je souffrais pour eux. Quelques couples audacieux se mirent à virevolter sur la piste centrale. Je me levai après avoir salué les convives autour de ma table et me dirigeai vers la terrasse.

Appuyé contre la balustrade, je regardai le parc qui s’évanouissait dans la mer. La lune jetait des flaques argentées mouvantes sur le noir des eaux. Le ciel était piqué d’étoiles à l’infini. Une légère brise fit trembler les feuilles des arbres, et j’eus enfin la sensation de pouvoir respirer. J’allumai un cigare quand les invités quittèrent un à un la salle pour venir profiter eux aussi de cet air nouveau sur la terrasse. Bientôt, tout le monde s’y retrouva, mêlant conversations et éclats de rire à la nuit.

Un cri inhumain, interminable vint alors déchirer ce moment suspendu.

 

***

Mercredi, six heures cinquante-cinq. J’arrête d’un geste brusque la sonnerie du réveil et je me lève d’un bond sans me laisser le temps de me demander pourquoi je me lève. J’enchaîne les gestes, toujours les mêmes. Comme tous les matins. Préparer le café, brancher le grille-pain, sortir le beurre et la confiture, remplir ma tasse, confectionner mes tartines et brancher la radio.

Comme tous les matins, le monde envahit ma cuisine. Jusqu’à la nausée. Guerres, accidents, scandales, typhons, tremblements de terre, entourloupes politiques, économiques, sociales. Les mêmes horreurs, toujours et encore. Les mêmes frayeurs. Les mêmes catastrophes. Mais le monde continue à se réveiller tous les matins sans se poser de questions. Comme moi.

Et ce matin cette minuscule nouvelle que j’entends en reposant ma tasse. Une nouvelle infime dans le fracas du monde. Une nouvelle insignifiante. Le corps d’un homme a été découvert dans son appartement hier soir. Apparemment l’homme, âgé de soixante-quinze ans, serait mort d’une crise cardiaque. Il y a vingt-six jours. Ce sont les voisins qui ont prévenu les pompiers et la police, alertés par l’odeur qui se dégageait de l’appartement. Vingt-six jours. Vingt-six jours sans que personne ne s’aperçoive de sa disparition. Ni voisins, ni parents, ni amis. Personne. Absolument personne.

En rangeant les restes de mon petit déjeuner, je pense à cet homme. La solitude de cet homme. Un homme au milieu des autres hommes. Et je ne peux m’empêcher de me demander qui se rendrait compte de ma mort, si la même chose m’arrivait.

Depuis combien de temps mon téléphone n’a-t-il plus sonné ?

 

***

Il avait chaud sous sa capuche, mais il s’y était habitué. Le métal du sol et des murs reflétait la chaleur du soleil, et parfois même il lui semblait que les particules de l’air brillaient du métal dans lequel elles commençaient à se transformer.

Il ne se rappelait pas l’époque où le virus n’était pas apparu. Aujourd’hui encore, la source n’était pas claire, mais ça n’avait plus d’importance pour qui que ce soit. Pendant près de dix ans, les théories avaient échauffé les foules, de la conspiration au jugement divin. Puis, presque d’un coup, plus personne ne s’y était intéressé. Probablement lorsque le virus a commencé à s’attaquer aux cerveaux.

Il y pensait plutôt comme à une forme de bactérie. Progressivement, tout se transformait en métal. Ça n’était pas une couche qui recouvrait, c’était une vraie alchimie, la matière changeant de type. Une progression lente, très lente, mais infatigable, intransigeante. Les minéraux avaient été les premiers, les plus faciles à changer. Les rues étaient devenues brillantes, les murs, puis les vitres, le plastique. On pensait que la contagion se faisait par contact, mais l’information a été rapidement révisée.

Puis un jour, le premier arbre de métal a été découvert. De là, ça n’a été qu’une question de temps.

Le plus incroyable a été la réalisation que le vivant le restait, d’une certaine façon. Malgré le métal, les membres continuaient à bouger, les sens continuaient de recevoir leurs stimulations. En vingt ans, cinquante pour cent de la planète était devenue grise, par taches, par éclats. Il n’y avait plus d’humain dont le corps n’avait pas au moins un dixième de métal. À sa connaissance, il n’y avait qu’une exception.

Il avait chaud sous sa capuche, mais il s’y était habitué. Avec le temps, il avait appris à se cacher. Le monde avait évolué, la société s’était changée avec les nouvelles possibilités du métal vivant. Comme sa matière première, elle était devenue coupante, dure.

À sa connaissance, il n’y avait qu’une exception. Il était le dernier humain.

 

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